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Editorial : Le shadow business des opérateurs araignée, en Afrique

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Le marché de la Télévision payante a un potentiel énorme, en Afrique francophone. Avec l’avènement des TIC (technologies de l’information et de la communication), les productions audiovisuelles locales se multiplient et les grands groupes et chaines de l’industrie privilégient ce type de contenu, pour une proximité avec le consommateur. Depuis près d’une vingtaine d’années, voire plus, l’attractivité du marché de la TV payante, en Afrique, a donné naissance à un circuit parallèle. Un circuit  composé d’un nouveau type d’opérateurs : Des opérateurs clandestins ! Pourtant, bien qu’étant dans l’illégalité, ces entrepreneurs du shadow business sont sollicités par les consommateurs. De plus, ils fournissent du travail dans les quartiers des villes où ils sont installés. Ce qui les rend, en l’occurrence, difficile à traquer. Si la plus part des acteurs du marché ont diminué leurs tarifs, afin de proposer des offres plus abordables, une partie de la clientèle, susceptible d’y adhérer, est détournée par les acteurs de cette économie informelle.

Un détournement technologique au profit d’un marché noir

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Un câblo-opérateur ou câblodistributeur est un organisme chargé de gérer un réseau de télévision par câble. En général, il propose, en parallèle, la fourniture d’accès à Internet via son réseau. Le piratage intervient lorsque quelqu’un modifie un récepteur, dans le but de contourner un système de codage, pour capter des canaux, sans payer les frais d’abonnement inhérents. Et dans ces cas, la société exploitante du satellite ne reçoit aucune compensation en retour du service qu’elle assure. Subséquemment, les artistes et les producteurs d’émissions télévisuelles ne perçoivent pas les redevances relatives à la part d’audience piratée. S’il faut appeler un chat, un chat, le piratage, juridiquement parlant, rentre dans la définition du vol et menace les emplois et la croissance de l’industrie. Et pour couronner le tout, un marché noir se développe autour de ce détournement de droits de diffusion. Dans les faits, des individus, peu scrupuleux, vendent des dispositifs illégaux destinés, précisément, à déjouer le système de codage d’un récepteur par satellite. Ces derniers attirent leurs clients, en mettant en avant une pseudo télévision gratuite ou payante sans frais. A la réalité, il demande aux consommateurs d’acheter un dispositif illégal et de recevoir, illégalement, des émissions de télévision par satellite.

Une offre risquée pour le consommateur

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Ces consommateurs risquent, à tout moment, une interruption du service, car les fournisseurs de services par satellite envoient, régulièrement, des signaux de contre-mesure électronique, précisément pour neutraliser ce matériel de contrebande. De plus, les fournisseurs de services apportent, fréquemment, d’importantes améliorations à leurs systèmes de codage, dans l’optique de combattre la piraterie. Comment ? Les mises à jours et le renforcement continu des systèmes permettent de rendre inutiles les dispositifs vendus sur le marché informel. Les consommateurs doivent, donc, être conscient que le matériel vendu sur ce marché parallèle n’est protégé, d’aucune sorte, par une quelconque garantie. Autant, ils doivent savoir que toute modification apportée à du matériel de réception par satellite, pour installer des dispositifs vendus illégalement, annule la garantie des fabricants de matériel. Au Canada par exemple, L’alinéa 9(1) c) de la Loi sur la radiocommunication stipule : “Il est interdit … de décoder, sans l’autorisation de leur distributeur légitime ou en contravention avec celle-ci, un signal d’abonnement ou une alimentation réseau”. Dans ce cadre, une décision de la Cour suprême du Canada, rendue le 26 avril 2002, dans la cause de Bell ExpressVu c. Richard Rex confirme que les dispositions de la Loi sur la radiocommunication interdisent le décodage illégal des émissions transmises par satellite.

Une chaîne de valeur fragile

Crédit image : AFRIQUE TIMES

Depuis une vingtaine d’année, L’Afrique est, réellement, touchée par ce phénomène qui porte atteinte aux droits d’auteur, aux droits de diffusion et aux retours financiers pour tous les ayants droits de la chaîne de distribution. Afin de comprendre et d’évaluer l’impact du piratage sur l’industrie audiovisuelle Africaine, il convient, donc, d’étudier sa chaîne de valeur. L’industrie de la TV payante se caractérise par plusieurs canaux de distribution : Par voie terrestre telles que la TNT, le mode MMDS, le mode SRD, par satellite, par câble et, plus récemment, via la télé sur mobile et via IP. Quelque soit le scénario, la chaîne est simple : En amont, se trouvent les créatifs et producteurs, puis les éditeurs. Le tout est financé dans le cadre d’un contrat conclu avec le diffuseur. L’éditeur finance tous les frais d’achat de contenus, de doublages, de sous-titrages, de fabrication du média et le transport des points de départ aux points de destination finale. Quant au diffuseur, il finance tous les frais marketings et structurels, nécessaire à la conquête d’un maximum de parts de marché : Succursales dans les quartiers, campagnes de communication, têtes de réseau…  La rupture d’un seul de ces maillons brise la chaîne et, dans le cas d’espèce, le créatif ou le producteur est le premier lésé.

Lutter avec les moyens du bord

Crédit image : Balancing Act – Africa

Les hautes autorités de régulation manquent de moyens humains et financiers pour faire face au piratage. Béatrice Damiba, ancienne Présidente du Conseil Supérieur de la Communication du Burkina Faso, l’a bien compris et a expliqué : “La protection des industries culturelles, des créateurs et des artistes est une condition indispensable pour favoriser l’émergence de contenus audiovisuels de qualité. Nous devons donc lutter contre le piratage pour attirer les investisseurs internationaux et promouvoir les productions Africaines”. Pour rappel, avant les années 1980, de nombreuses radios pirates sévissaient en France. Face à l’ampleur d’une désorganisation similaire à celle sévissant, actuellement, sur le marché Africain de la TV payante, l’État n’eut d’autre choix que la libéralisation du paysage et la légalisation de nombreuses radios pirates. Toutefois, une condition était fixée : Chacune  devait s’acquitter des droits d’auteur (la SACEM en France ou éditeurs TV pour l’Afrique) et se conformer aux cahiers des charges de conditions technologiques de diffusion. A la lecture de ce précédent, la libéralisation encadrée est elle un début de réponse ? En Afrique subsaharienne francophone, ces entrepreneurs de l’économie souterraine représentent, approximativement, 70 % du marché. Un état de fait qui rend compliquer l’ assainissement du paysage, sans une intégration encadrée de ces acteurs. Il conviendrait de favoriser la mise en place d’accords de reprise, entre opérateurs légaux et câblo-opérateurs, à condition que les opérateurs légaux reversent, aux éditeurs, les droits leur revenant. En tout état de cause, les opérateurs Africains sont, surement, mieux placés pour identifier les protagonistes de cette économie populaire. Reste à savoir si les opérateurs légaux et les éditeurs accepteraient un tel compromis.

La contre attaque d’un mastodonte

Crédit image : INPROUV AFRICA

Au vu de la conjoncture, les éditeurs et diffuseurs légaux disposent de peu de moyens pour contrecarrer l’expansion de l’araignée. En Afrique, Canal+ Afrique combat ouvertement ces pratiques. Dès le milieu des années 2000, l’opérateur, alors nommé Canal+Horizon, a convaincu le Sénégal de créer une unité de police spéciale baptisée Brigade Canal. Sa mission consistait à démanteler les branchements clandestins. De surcroît, Canal+Horizon envoyait, régulièrement, des équipes d’experts anti-piratage pour enrayer la prolifération de ces câblages interdits par la loi. Aujourd’hui, dans certains pays comme le Cameroun ou le Sénégal, le colosse de l’audiovisuel procède, périodiquement, à des actions en justice contre ces concurrents de l’ombre. Des actions, généralement, soldées par la confiscation des équipements de diffusion des câblo-opérateurs. Dans certains cas, la justice à même placer des pirates reconnus sous les verrous. Cependant, La lourdeur des procédures et les frais de recherche entravent, quelque peu, la détermination du géant de l’audiovisuel. Toutefois, dans ce combat épuisant, une lueur d’espoir existe : Depuis les années 2010, des technologies du type Finger Print et d’autres aident à contrecarré les velléités des pirates. Intégrées dans le signal des chaînes TV, ces technologies permettent d’identifier la carte source de décodage utilisée chez le câblo-opérateur et, donc, de débusquer les pirates.
Des victimes signalées

Crédit image : Télésatellite

En Côte d’Ivoire, particulièrement en Abidjan, avant l’avènement de la TNT (télévision numérique terrestre), dans les quartiers populaires, tels que Treichville ou Yopougon, 50 à 70 % des foyers étaient câblés sans autorisation ! Dans ce contexte économique biscornu, la commercialisation, sans droits d’exploitation, de produits culturels pilule. Et Malheureusement, les premières victimes du piratage sont les opérateurs locaux  disposant d’une licence. Chaque année, ils reversent, à l’État, des centaines de millions de francs CFA en taxes et impôts divers et variés, ainsi que la quote-part réservée aux éditeurs. Dans cet environnement inégal, difficile, pour eux, de rester compétitifs face des opérateurs araignée qui s’exonèrent de ce genre de charges. Ce qui d’ailleurs n’arrangent pas la réputation de l’Afrique quant au respect des droits d’auteur. Les États souffrent, aussi, du piratage, car toute cette économie informelle échappe à l’assiette fiscale. Cela rend ardu et compliqué le travail de surveillance et d’encadrement des hautes autorités de régulation. En somme, le marché se retrouve coincé dans une boucle sans fin, loin d’être vertueuse, où il est difficile de situer les responsabilités et de déceler le maillon faible. En octobre 2015, lors d’un séminaire sur la réforme de la Brigade nationale de lutte contre la piraterie et la contrefaçon, Sébastien Punturello, directeur de Canal + Sénégal , révélait : “Convertir 20 % de l’offre illégale en activité légale générerait, pour l’État, 4 milliards de francs CFA par an.” Des chiffres qui font réfléchir. Et cela, c’était il y a un peu plus de 6 ans. Or entre temps, la technologie a évolué : HD, 4K, 16 K, 5G… Faites le calcul.

Des alternatives en perspectives ?

Crédit image : Linfodrome 

La lutte s’organise du côté des opérateurs privés. Néanmoins, dans un écosystème spécifique à l’Afrique, comment résoudre le problème des câblo-opérateurs pirates ? Quelle est la voie de sortie pour ces acteurs de l’audiovisuel et pour les éditeurs qu’ils piratent ? Les États n’auraient-ils pas intérêt à régulariser les plus sérieux, comme cela a été tenté au Sénégal ?
Aujourd’hui, l’industrie de l’audiovisuel change. Les éditeurs Africains émergent avec moult productions fortes d’une identité culturelle marquée et des projets de bouquets Africains payants. Toutefois, leur business plan doit tenir compte, encore et toujours, des opérateurs araignées, s’ils veulent que leurs activités soient rentables. A la réalité des faits, pour un abonné payant, plus d’une centaine de postes peuvent être raccordés par câblages pirates. Or l’éditeur, le câblodistributeur ont besoin de générer des bénéfices financiers, rapidement, afin d’assurer la viabilité de leurs activités et produire de nouveaux contenus ! Et même les grands groupes internationaux, supposés confortables, obéissent à cette règle et souffrent de ce piratage à tire larigot. En l’espèce, le piratage entraine une rémunération insuffisante de la distribution et de la création. Ce qui peut s’avérer très néfaste pour l’industrie de l’audiovisuel, autant que catastrophique pour les éditeurs et toute la chaîne des ayants droit. De facto, un modèle économique qui accepterait le piratage doit, impérativement, assurer une juste rémunération, des parties production et édition, nécessaires à la pérennité des chaînes TV. Sans quoi, les chaînes TV intéressées par le marché de la TV payante, en Afrique, pourraient mettre un frein à leur allant ou s’appuyer, exclusivement, sur un distributeur leur garantissant un revenu minimum. Ce qui aurait pour effet d’atrophier le marché et conduirait à des situations de quasi-monopole en fourniture de chaînes TV…

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A l’heure actuelle, l’activité illégale de câblodistribution représente plus de 3 millions de foyers en Afrique subsaharienne, soit plus de 120 milliards de francs CFA de manque à gagner, par an, pour les professionnels du secteur. Selon des sources bien introduites, dans une décision rendue le jeudi 20 janvier 2022, en Côte d’Ivoire, suite à une action collective, le Tribunal de Oumé, ville de la région du Goh, dans le centre Ouest du pays, située à 250 km d’Abidjan, aurait condamné un câblodistributeur clandestin. Ce dernier aurait écopé d’une peine de prison de 6 mois dont 1 mois ferme, seulement en raison de sa fragilité cardiaque, à la suite d’une opération menée par les forces de l’ordre Ivoirienne, suite aux plaintes d’ayants droit. En outre, cet opérateur clandestin doit s’acquitter d’une amende d’un demi million de francs CFA et payer, à la partie civile, la somme de 5 millions de francs CFA en dommages et intérêts. Le Tribunal de Oumé aurait, également, ordonné la confiscation et la destruction du matériel de raccordement frauduleux saisi.

KOFFI-KOUAKOU Laussin

Rédacteur en Chef

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